Sky’s the limit !

Par Frédéric Benhaim, coprésident d’Entreprendre Vert.

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Interview du fondateur d’une ferme verticale, ou comment la vie et l’activité positive sont revenues au cœur d’une friche à Chicago, créant l’un des espaces agricoles urbains les plus fascinants des Etats-Unis : The Plant.

Le 12 juillet 2014, en compagnie de (et grâce à) Sabri Bendimerad, architecte, j’ai rencontré John Edel, le fondateur de la plus grande ferme verticale du MidWest et l’une des plus remarquables des Etats-Unis, John Edel. Ce portrait sera aussi publié sur le site d’Entreprendre Vert. Au cours de l’été 2014, Entreprendre Vert fera paraître des portraits d’entrepreneurs et d’entrepreneuses engagés dans l’écologie.

Produire ici : un nouvel enjeu local d’image, d’approvisionnement, et d’emploi

John Edel a le sens du collectif. Il a d’abord fondé le Sustainable Manufacturing Center. L’idée était de promouvoir et de réunir la production locale, sur laquelle John trouve la France en retard ; en effet, où est la bière locale parisienne, par exemple ? Dans cet endroit, on trouve, cinq fabricants de cadres à vélo {autrement, 90% de la production mondiale vient de Taiwan}, deux fabricants de meubles, deux fabricants de métal, une entreprise de maroquinerie spécialisée dans les sacs pour cyclistes {l’auteur signale ici sa frustration de n’avoir pu encore en voir les produits !}, et un atelier d’artistes qui emploie sept personnes. Selon ses dires, c’est une réponse locale au mouvement perpétuel de fusion et de développement congloméral. Aujourd’hui, « le statut d’une ville est liée à sa capacité locale à produire ».

Le retard français, à cet égard, ne se situe pas dans l’artisanat traditionnel qui a souvent résisté ; il se situe dans la capacité des villes et régions à se ré-emparer des processus et produits agricoles et industriels aujourd’hui dominé par le monde des grandes entreprises, et de les re-fabriquer, autrement, et chez eux. Demain sera fait de brasseries locales, de potagers urbains et de manufactures de quartier, où, nous l’espérons, nous optimiserons nos ressources et cesserons progressivement de rejeter des matières toxiques et gaspillées dans la nature. C’est une opportunité sans précédent car elle créé des emplois et offre de nouvelles connaissances pour des personnes de tout âge, qualification…

Mais revenons à John Edel. Après cette expérience, John a racheté, au cœur de la première zone d’aménagement industrielle de l’histoire des Etats-Unis (1898), un énorme bâtiment en ciment (10 000 mètres carrés plus la moitié en plus de terrain), une ancienne usine de traitement de viande de porc.  Il y a implanté une immense ferme urbaine, ou plutôt, un regroupement d’exploitations. Et tant qu’à faire, cela permet de modifier l’ « équation du déchet » en allant vers le compost et la fin du déchet entreposé dans des décharges. Le prix de la pose en décharge dans le MidWest ? 40 dollars la tonne. De quoi transférer tout le prix du traitement aux générations futures… Mais revenons à l’agriculture urbaine.

The Plant : Six fermes, un marché de producteurs et même des installations de production d’énergie !

En effet, aujourd’hui, la ferme urbaine fondée par John Edel, c’est six fermes au total. Il y a d’abord cinq fermes commerciales, aux noms évocateurs et mêmes poétiques : Urban Canopy (canopée urbaine), Skygreens, Patchwood Farms…

Plant Chicago, l’exploitation à but non lucratif est gérée directement par John, et elle emploie sept personnes et produit aussi de l’énergie sur place. La seule gestion du site emploie cinq personnes, à quoi s’ajoute la gestion du marché de producteurs que Edel et ses camarades ont fondé à proximité (ironie du sort, ils font face à un Walmart !). Ici on produit de la salade, des tomates, du poisson, des champignons, aux étages mais aussi à l’extérieur.  Une partie des personnes impliquées avait déjà cultivé chez elles en milieu urbain. La culture aquaponique de cette ferme permet d’utiliser au mieux l’eau, les déjections des poissons, les copeaux de bois et la terre pour produire des légumes qui ont du goût. Evidemment le poisson tilapia se mange aussi…

Autre chose que des lofts et des espaces d’exposition

L’enseignement principal recherché et démontré est qu’on peut trouver une vie à de grands bâtiments, qui manquent de lumière naturelle, et qui utilisent beaucoup d’espace, sans qu’on puisse y caser une énième collection de lofts ou d’espaces d’exposition. On peut en d’autres termes rendre à ces lieux leur vocation productive et y créer des emplois. A cela s’ajoute un autre intérêt : ce bâtiment est vivant. Outre les espèces plantées et élevées sur place, on y retrouve des insectes, des vers, des bactéries utiles… La condition est d’avoir un bâtiment en béton et non en bois, question de résistance à l’humidité…

A portée de nous tous

Un des faits les plus intéressants est que John Edel n’est pas agriculteur. Il a grandi à Chicago, se dit tout à fait citadin ; il est d’ailleurs spécialiste de réseaux de canalisation, ce qui a eu son importance dans ce projet mais n’aurait jamais suffi ! Alors après avoir fait l’acquisition du bâtiment (pour le moment il ne gagne pas d’argent avec ces activités), il a travaillé pendant plusieurs années avec les élèves ingénieurs de l’IIT sur le conditionnement de la bâtisse et sur la structuration du projet agro-industriel. Puis il a constitué une équipe originale brassant locaux et compétences clés. Par exemple, un des employés vient du monde des aquariums, ce qui permet de savoir gérer l’aquaculture. Il y a même des cuisines où l’on prépare du Kampucha (une boisson gazeuse biodynamique à découvrir sur les rayons de votre supermarché). C’est ici que l’on retrouve l’importance d’avoir une communauté humaine, un collectif, réunie autour du projet autour de la vision ambitieuse de quelques pionniers. Ici, elle a déclenché un cycle indéfini d’innovation, d’expérimentation, et d’invention, pour notre bénéfice à tous. Sky’s the limit !*

Frédéric Benhaim

Paris, le 12-13 juillet 2014.

L’auteur tient à remercier Sabri Bendimerad et John Edel.

* Sky’s the limit : expression américaine qui veut dire qu’il n’y a pas de limite, littéralement, que c’est…le ciel, justement.

 

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